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Le Bien, le Mal et le Point Zéro

Dernière mise à jour : 8 févr.




Chaque époque, malheureusement, est marquée par le sceau de la problématique du Mal. Les guerres, les tentations autoritaristes des pouvoirs en place, la volonté d'hégémonie sur un plan politique, mais aussi la question de la destruction des ressources et de la prédation généralisée que l'Homme exerce sur le Vivant: les espèces animales et la biodiversité, qui aujourd'hui montrent un effondrement de plus de 60% en termes de pertes d'espèces.

Force est de constater que, à l'heure où pourtant la question de la nature de l'expérience humaine sur la terre se pose, l'être humain ne comprend pas lui-même ce qu'il fait; il est aveuglé par sa propre action, sa conscience perdue, embourbée lors de son passage sur Terre.

Jamais les enjeux vitaux pour la population mondiale dans son entier n'ont été aussi cruciaux qu'aujourd'hui.


J'aimerais donc faire un petit tour d'horizon sur la question du Mal en interrogeant ce qui a déjà été pensé à ce propos, et y apporter le point de vue que je partage, en l'occurence, la nécessité urgente de retrouver en nous la posture unitaire du point zéro.


"Le Mal, c'est du Bien qui n'est pas à sa place", nous dit la kabbale


Pour le Prophète Mani (3° siècle), la notion du Bien et du Mal deviennent des entités séparées, (lumière - ténèbre, Esprit - Matière) Le Manichéisme est donc une conception dans laquelle le monde de la lumière et celui des ténèbres s’affrontent, et l’être humain est le résultat de cet affrontement entre lumière et ténèbres. Dans cette conception, l’âme est la lumière, et le corps est ténèbres. Il est question de chercher à favoriser l’esprit et d'oublier le corps, pour rétablir la division initiale entre le bien et le mal.


De l'influence de Mani et du manichéisme, découle le Gnosticisme, dont de lointains échos ont inspiré le film Matrix. Les gnostiques disent que le le Dieu de l'Ancien et du Nouveau Testament n'est pas le Dieu suprême, mais un Dieu imparfait et maladroit, qui a créé le monde comme par par accident. Et nous serions, pour notre plus grand malheur, dedans. Il s'agit donc de ce qu'on appelle la Matrice, qui nous tiendrait dans ses filets, prisonniers de nos sens, de la lourdeur de notre mental inférieur, d'émotions négatives; Au delà de ce monde existerait une réalité supérieure, réellement divine. Pour les gnostiques, ce monde ne doit pas être sauvé, mais quitté. Car le Créateur de ce monde, ce Dieu imparfait, ou Démiurge, aggrave, par sa maladresse, le Mal sur la Terre. La démarche gnostique tend à chercher à comprendre la nature de l'expérience humaine sur la terre, ainsi que le processus de la "chute" qui nous laisse ici, hébétés et inconscients de la nature de l'expérience que nous vivons ici sur Terre. Le Dieu Ultime serait en quelque sorte un être qui se mire dans sa propre eau, un Dieu à la fois inengendré, et en même temps qui s'auto-génère et s'engendre pour expérimenter sa propre création.

Les sphères supérieures peuvent nous faire entendre parfois leurs lointains échos, et voir leurs lueurs. Le Supramental de Dieu nous serait connaissable par une sorte d'intuition globale et fulgurante, au-delà des mots; c'est ce qu'on appelle le Verbe. Capter ce Verbe, c'est capter la structure du langage divin, qui confère à celui qui "lit" ainsi les choses une "claire-science". Les textes gnostiques évoquent le fait de "rechercher le divin en soi" .

Satan est une figure déchue, malheureuse et révoltée qui, d'une certaine manière, cherche à faire une révolution: celle du libre arbitre, de la liberté, afin que les hommes puissent librement et en conscience souscrire à Dieu et y adhérer par eux mêmes. Ainsi, c'est une boucle complète par l'expérience de la vie sur terre et du libre arbitre qui lui est associé, qui leur est demandée.


Kant, après Rousseau, montre qu'il existe un combat entre le Bien et le Mal, en l'homme, avec un penchant vers le Mal, comme une disposition "originelle" au Bien. Le Mal, pour lui, vient de l'inversion de la loi morale (qui consisterait à faire le bien pour le bien). Cette inversion est le Mal moral, qui consiste à faire le bien en vue d'avoir une récompense, et non pour le Bien en lui-même. C'est une vision profondément protestante, où la morale n'a rien à voir avec le Bien, et de même le malheur n'a rien à voir avec le Mal, ou avec une punition divine. Il est absurde, mais il arrive en ce monde, de même que le bonheur.

La préoccupation pour de salut de l'Ame, chez les protestants, réside dans le fait justement de ne plus s'en préoccuper: Il s'agit de se détourner de l'idée de se guérir ou de gagner son salut, mais plutôt de confier intégralement cette préoccupation à Dieu, par l'abandon de soi au Divin. C'est une oscillation très profonde qui existe entre le souci de soi et l'oubli de soi, que nous retrouvons dans les philosophies orientales, notamment la non-dualité de l'advaïta Védanta et le Sivaïsme du Cachemire.

Cette conception kantienne et protestante conçoit donc le Mal comme quelque chose d'intérieur à soi, qui porte la notion de honte et de culpabilité. Cela nous renvoie directement, en psychologie, à l'idée que le Mal est tout simplement associé aux émotions qui sont les plus lourdes et vibrent le plus bas. Je ferai bientôt un article à ce sujet


Plus près de nous, le neurobiologiste Sébastien Bohler dresse l'accablant constat que c'est notre système dopaminergique et tout le circuit de la récompense, via le striatum, petite structure striée à la base du cerveau, qui module l'impulsivité et le plaisir à court terme. Devant l'évidence de l'effondrement du vivant et le pillage des ressources, l'homme continue joyeusement toutes ses activités sans être capable de changer ce qui devrait être changé. En d'autres termes, la jouissance et le confort à court nous empêcheraient la mise en place d'attitudes plus respectueuses et plus sages à long terme. Il ajoute que, si les humains ont plus ou moins chacun une conscience et une sensibilité, à l'échelle collective, il se dégage l'équivalent d'un cerveau global de l'humanité, qui a toutes les caractéristiques d'un cerveau de psychopathe:

- la conviction qu'il est un être supérieur et qui par conséquent a des "droits" sur les autres espèces

- l'incapacité à vivre selon un long terme, c'est à dire vivre selon son impulsivité

- une tendance certaine à la manipulation et l'exploitation d'autrui

- une absence d'empathie

Je crois que tout a une place en ce monde, tout a sa raison d'être. Et que, par delà les positions théléologiques relatives au Bien et au mal, et n'étant pas philosophe, la question qui m'intéresse par dessus toutes est celle de savoir: devant cette question éternelle, que pouvons nous faire? quelle est la solution?

Je pense véritablement combien Malraux visait juste en disant que le XXI° siècle serait spirituel ou ne serait pas: sans hésitation, je dirais que la solution est celle du coeur, celle du coeur en tant qu'organe spirituel. Le coeur compte plusieurs niveaux de profondeur, dont celui, horizontal, où sont logés les sentiments et les émotions humaines. Il a, en dehors de cela, la propriété spirituelle de nous conduire dans des dimensions plus verticales, dans sa propre profondeur, dans laquelle réside ce que l'on pourra appeler le "Point Zéro", qui n'est autre que le point unitaire hors de toute dualité. Lorsque nous habitons cet espace, le Bien et le Mal, la lumière et l'ombre, avoir tort ou raison, tous ces opposés n'existent plus. Ils appartiennent tous à la dualité, et le point zéro représente l'oeil du cyclone dans lequel rien ne bouge, rien n'a d'impact sur nous. Ce point est le centre en toute chose, équanime, silencieux, à partir duquel il est possible de vivre la dualité du monde sans être emporté par elle. En tant que faisant une expérience humaine et incarnée sur la terre où rien n'échappe à la dualité, le simple fait que nous vivons notre vie implique que nous soyons en prise avec cette elle.

Comme la nuit est utile au jour et inversement, le Bien reste nécessaire au Mal, comme le Mal au Bien; et c'est en restant dans la profondeur et l'unicité du point zéro, que nous pouvons vivre notre partition de terriens lorsque nous marchons tel un funambule, dans cet état d'équilibre, sans nourrir les forces contraires.

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